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Rattrapé par le SMIC

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Un escalier dont les premières marches sont englouties par un plancher jaune qui monte ; un personnage inquiet, sur la troisième marche, voit le niveau arriver jusqu'à lui.

Prenons un technicien. Il est inventé, mais vous en connaissez tous un. Embauché il y a quinze ans avec un diplôme, un peu au-dessus du SMIC. Pas le Pérou, mais une marche au-dessus du minimum. Une marche qui disait : toi, tu sais faire quelque chose.

Chaque année, il a eu son petit pour cent. Chaque année, le SMIC a augmenté un peu plus vite. Personne ne lui a rien retiré. Et un matin, en lisant sa fiche de paie, il comprend que le jeune embauché lundi, sans diplôme et sans expérience, gagne presque autant que lui.

Son pouvoir d’achat n’a peut-être pas baissé. C’est sa place qui a baissé.

Le plancher monte, le reste ne suit pas

Le SMIC est le seul salaire indexé en France. La loi interdit d’indexer les autres sur les prix depuis la fin des années 1950. Quand l’inflation repart, le SMIC suit automatiquement : +2,41 % au 1er juin 2026, sans négociation. Les grilles des branches, elles, attendent la prochaine table ronde.

Résultat : les premiers échelons passent sous le plancher. En juin, les deux premiers niveaux de la grille Syntec, celle des bureaux d’études et du conseil, se sont retrouvés sous le SMIC. Même chose dans la métallurgie, le commerce de gros, l’automobile, la plasturgie. Les échelons existent toujours sur le papier, mais dans les faits, tout le monde est payé au SMIC.

La Banque de France l’a mesuré : depuis fin 2020, les minima proches du SMIC ont augmenté d’environ 18 %, plus vite que les autres. La grille s’écrase par le bas. Le SMIC rattrape les bas salaires, ce qui augmente le nombre de salariés qui se sentent travailleurs pauvres.

L’aimant

Et il y a une raison pour que les entreprises restent collées au plancher : c’est là que les aides sont les plus fortes.

Les allègements de cotisations patronales sont au maximum au niveau du SMIC. Depuis le 1er janvier 2026, ils diminuent progressivement, d’environ 40 % au SMIC jusqu’à 2 % à 3 SMIC. C’est mieux que l’ancien système, où l’aide disparaissait d’un coup un peu au-dessus. Mais le principe reste le même : chaque euro donné au-dessus du SMIC coûte plus cher à l’employeur. Les aides sont importantes, et elles n’incitent pas à mieux payer.

Pour les employeurs publics, c’est le budget qui joue le même rôle. Une commune qui embauche des animateurs périscolaires les paie au minimum parce que chaque euro compte. Le résultat est le même : le SMIC n’est plus un plancher, c’est un aimant.

La grenouille, encore

Ce qui rend la chose si difficile à voir, c’est le temps qu’elle prend.

En 1980, un prof débutant gagnait plus de deux SMIC. En 2022, à peine plus d’un, hors primes. Personne ne l’a décidé un jour en conseil des ministres. C’est arrivé par petites touches, d’une revalorisation à l’autre, pendant quarante ans.

C’est la durée qui renforce le sentiment, parce que petit à petit, ça touche plus de monde. L’INSEE constate qu’en 2023, davantage de salariés touchaient entre 1,1 et 1,3 SMIC qu’en 2019. Le bas de l’échelle s’épaissit. Ce qui était le salaire d’entrée devient le salaire de toute une carrière.

La cocotte-minute

On entend souvent que l’indexation alimente l’inflation, que c’est la fameuse spirale prix-salaires. Les chiffres ne disent pas ça. Entre fin 2020 et début 2026, les minima de branche ont pris 16 %, les prix 15 %. Les salaires ont couru derrière l’inflation, ils ne l’ont pas poussée.

Le vrai problème est ailleurs. Indexer le seul plancher, c’est allumer le feu sous la cocotte-minute. Pas parce que les prix s’emballent. Parce que tout le monde se retrouve écrasé au même niveau, et que le travail, la formation, l’ancienneté ne font plus de différence sur la fiche de paie.

« Alors il faut arrêter d’augmenter le SMIC ? »

C’est l’objection qu’on me fera. Si le SMIC écrase la grille, arrêtons de l’augmenter.

Non. Le SMIC protège ceux qui sont tout en bas, et en période d’inflation, c’est la seule protection automatique qui existe. Le problème n’est pas que le plancher monte. C’est que le reste de la grille ne suit pas.

Il existe déjà des outils. Depuis 2022, un syndicat peut forcer la négociation 45 jours après une hausse du SMIC qui a rattrapé les minima, et l’État peut menacer de fusionner les branches qui traînent. Ça ne suffit visiblement pas. Il faudrait que les aides cessent de récompenser le salaire minimum, et que l’État, premier employeur du pays, montre l’exemple avec ses propres grilles.

Le plancher qui devient plafond

Hier, j’écrivais que posséder rapporte plus que travailler. C’en est l’autre moitié : travailler plus, mieux, plus longtemps, ne rapporte presque plus de différence.

Notre technicien ne manifeste pas parce qu’il est pauvre. Il manifeste parce qu’en quinze ans, il a été rattrapé sans avoir reculé.

Le SMIC devait être un plancher. À force, c’est devenu le plafond.

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