Je connais une animatrice périscolaire. Elle s’occupe de vos enfants le matin avant l’école, à midi à la cantine, et le soir jusqu’à ce que vous arriviez en courant. Elle gagne difficilement 1 200 euros par mois. Ce n’est pas qu’elle travaille peu. Ses heures sont découpées en petits morceaux entre 7h45 et 18h45, et on appelle ça un temps partiel.
Elle cherche un logement. Vivre seule, on n’en parle même pas. Une colocation, un studio, n’importe quoi. Rien. Avec 1 200 euros et un temps partiel, son dossier ne passe devant personne.
Elle travaille tous les jours, elle garde les enfants des autres, et elle ne trouve pas où dormir. Le problème n’est pas elle.
Indispensable, mais sans avenir
Le plus absurde, c’est que son emploi permet à d’autres d’aller travailler. Sans elle, un parent réduit ses heures. Mais son poste ne lui permettra jamais de faire mieux, parce que le périscolaire ne s’étend pas : il commence quand l’école ouvre et s’arrête quand elle ferme. Pas d’échelon au-dessus, pas d’heures en plus à aller chercher. 80 % des animatrices périscolaires sont à temps partiel. Ce n’est pas un accident, c’est le fonctionnement normal du métier.
Et elle n’est pas un cas à part. Un prof certifié débutait à plus de deux SMIC en 1980. Aujourd’hui, c’est à peine plus d’un SMIC hors primes. On applaudissait les soignants à 20 heures pendant le Covid. Les pompiers qui ont éteint nos forêts sont à 78 % des volontaires. On a pris l’habitude de payer les métiers essentiels en reconnaissance plutôt qu’en salaire.
Ça fait de beaux chiffres du chômage. On a créé plein d’emplois précaires et mal payés. Le chômage a baissé, mais la France compte 1,1 million de travailleurs pauvres, et la moitié des salariés pauvres sont à temps partiel. Un emploi, aujourd’hui, ne garantit plus un toit.
Pendant ce temps, la pierre
Depuis 1975, le salaire moyen n’a été multiplié que par 1,3. Pendant la même période, la part du revenu que les locataires consacrent à leur logement a doublé. On ne l’a pas vu venir, parce que c’est arrivé doucement, sur quarante ans. La grenouille dans la casserole ne saute pas quand l’eau chauffe petit à petit.
De l’autre côté, il y a ceux qui possèdent. Selon l’INSEE, 24 % des ménages détiennent 68 % des logements appartenant à des particuliers. Et pour la location, c’est encore plus concentré : les ménages qui possèdent au moins cinq logements, soit 3,5 % des ménages, détiennent la moitié des logements loués. Chez les 20 % les plus modestes, deux ménages sur trois ne possèdent rien.
C’est la même hausse vue des deux côtés. Quand l’immobilier monte, le propriétaire voit son patrimoine grimper et le locataire voit son loyer grimper. Plus on possède, plus on accumule. Plus on loue, plus on paie. Il n’y a pas de complot là-dedans, juste une pente, et elle va toujours dans le même sens.
Je suis pour que le travail finance ta vie. Mais pas au détriment des autres. La captation des richesses au travers de l’immobilier par une minorité m’est insupportable.
« Et toi, tu dors comment ? »
En préparant ce billet, on m’a renvoyé la question. J’avais écrit, à peu près : je ne comprends pas comment on peut accumuler de la richesse et dormir sur ses deux oreilles pendant que des gens dorment dehors.
On m’a répondu : et toi ? Tu as un toit, une voiture électrique qui consomme comme une fourmi, tu manges à ta faim. Tu as plus que celui qui dort sous le pont. Les riches, c’est toujours ceux qui ont un cran de plus que soi.
C’est vrai. Je dors. Et c’est bien le problème : on dort tous. Le retraité qui a acheté un studio pour compléter une pension à laquelle il ne croit plus ne vole personne. Le couple qui a hérité de l’appartement de ses parents non plus. Pris un par un, personne n’est coupable.
C’est le système qui pose problème. Un système où la pierre est le meilleur placement possible, où les petits salaires restent collés au SMIC, et où l’État, qui n’a plus les moyens d’amortir, fait des services publics sa variable d’ajustement. Je suis du camp qui pense qu’il faut les deux : réduire les dépenses, et taxer davantage ceux qui n’ont jamais été aussi riches. Pas pour punir. Pour que le travail recommence à payer un loyer.
La rue
Le 17 octobre, entre 550 000 et 800 000 personnes ont manifesté en France, selon qu’on compte comme le ministère de l’Intérieur ou comme les organisateurs. Aujourd’hui encore, on défile à Paris, à Berlin, à Rome, à Madrid. En Europe, les prix de l’alimentation ont pris 34 % en cinq ans. Tout ça dans la septième économie du monde.
Ils ne réclament pas tous la même chose. Mais ils ressentent tous la même chose.
Quand posséder rapporte plus que travailler, ceux qui travaillent finissent dans la rue. Pour manifester, ou pour dormir.


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