Tout le monde connaît ce type au casino. Il a perdu, mais il ne se lève pas. Il va se refaire. La prochaine main sera la bonne. Il ne ment à personne, il y croit vraiment.
Ce matin, au réveil, je me suis dit que c’était nous. Ou plutôt ceux qui tiennent nos comptes depuis cinquante ans.
La main qui ne reviendra pas
J’en ai parlé dans mon billet précédent : le dernier budget à l’équilibre date de 1974. Depuis, chaque président a promis, d’une façon ou d’une autre, le retour de la croissance qui remboursera tout. Comme une vie d’avant qu’il suffirait d’attendre.
Je ne crois pas qu’ils le fassent exprès. Nos politiques ont grandi avec les Trente Glorieuses comme référence, comme nous tous. À la maison, à l’école, partout, on en parlait comme du temps où la vie était plus facile. C’est humain d’en rêver.
Sauf qu’on oublie pourquoi elles ont eu lieu. Un pays ruiné par la guerre qu’il fallait reconstruire. Du pétrole qui ne coûtait presque rien. Le baby-boom. Des millions de paysans qui partaient travailler à l’usine. Une productivité qui rattrapait celle des Américains. Aucune de ces cartes ne reviendra. Le choc pétrolier de 1973 a retiré la plus visible du jeu, et on attend encore qu’elle ressorte.
La croissance n’est pas le gain
On nous parle de la croissance comme si c’était le jackpot. Ce n’est pas le gain. C’est juste une table où on perd un peu moins vite. Le gain, ce serait un budget positif.
Prenons mon cas. Si je dépense 1 000 € de trop tous les mois et que je demande une augmentation de 100 €, c’est moins pire, mais ça ne change rien. Pour l’État, le rapport est à peu près le même : un point de croissance en plus couvre environ un dixième du déficit.
Et même les bonnes années, autour de 2000, quand la croissance était au rendez-vous, la France restait en déficit. Le joueur n’a jamais encaissé un seul jeton. Il a tout remisé.
« Parfois, miser, c’est investir »
L’objection est sérieuse.
En 1974, juste après le choc pétrolier, la France lance le plan Messmer et construit des centrales nucléaires dont l’électricité nous sert encore cinquante ans plus tard. Un pays a besoin de paris sur l’avenir. Et un président qui annonce que les beaux jours ne reviendront pas vend du déclin.
D’accord. Mais pour moi, la différence est simple : un investissement laisse quelque chose derrière lui, des centrales ou des TGV. Le joueur ne laisse que l’ardoise. Depuis 1974, l’essentiel du déficit a payé le quotidien, pas l’avenir.
Les élus ont payé leur part. Une partie.
J’allais écrire que l’effort devait commencer par les élus. Puis j’ai regardé les chiffres. Depuis 2011, la paie d’un ministre a baissé de 25 % sur la fiche de paie, et de 39 % une fois l’inflation déduite. Celle d’un député a augmenté de 8 %, mais les prix ont pris 24 % dans le même temps : en pouvoir d’achat, il a perdu 13 %. Le salaire médian, lui, a gagné 4 % inflation déduite. Personne ne s’en est rendu compte, parce que quelques millions d’euros, à côté de 1 600 milliards de dépenses publiques, ça ne se voit pas.

Leur organisation, en revanche, n’a pas bougé. Communes, intercommunalités, métropoles, départements, régions, État : rien que pour se coordonner entre eux, ces étages coûtent au moins 7,5 milliards d’euros par an, d’après le rapport remis au gouvernement en 2024. Ça, c’est encore à faire.
Et si c’était notre tour ?
On ne va pas se voiler la face : le gros de l’argent est ailleurs. Retraites et santé, c’est près d’un quart de la richesse produite chaque année. Le trou est là, pas dans le salaire du ministre.

Alors oui, ce sera peut-être à notre tour. Mais pas n’importe comment. Près d’un Français sur trois a déjà sauté un repas faute d’argent, près d’un sur cinq vit à découvert, et 40 % des actifs disent que leurs revenus ne couvrent plus toutes leurs dépenses. On ne demande pas le même effort à celui qui saute un repas et à celui qui part en croisière.

Le joueur ne quitte jamais la table tout seul. Il faut que quelqu’un se lève le premier. Les élus ont commencé à vider leurs poches. Reste à ranger la table, et à décider ensemble qui paie la note, sans la laisser une fois de plus à nos enfants.
Sources : Public Sénat et Assemblée nationale (rémunérations), Insee (salaire médian), OCDE (dépenses sociales), Ipsos pour le Secours populaire (baromètre 2026), rapport Ravignon (2024).

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